Réponse à question : pourquoi « psychologue clinicien spécialisé dans le numérique » ?

Réponse à question :

pourquoi « psychologue clinicien spécialisé dans le numérique » ?

 

Avant de répondre, je vais tout d’abord procéder à une petite précision au sujet des mots employés dans votre question, et des représentations, donc du sens que nous pouvons y mettre.

En effet, parler de psychologue clinicien « spécialisé dans le numérique » implique une représentation implicite qu’il nous faut analyser. D’une part, l’idée d’un psychologue « spécialisé dans le numérique » revient à parler d’une réalité puisque certains praticiens de la psychologie se penchent précisément sur cet objet qu’ils incluent dans leur pratique depuis maintenant plusieurs années. Ce n’est donc une utilisation récente. D’autre part, cet emploi risque paradoxalement d’assigner, par ce raccourci de langage, le professionnel uniquement à ce domaine de recherche.

Ma remarque préalable concerne donc l’emploi du terme « spécialiste ».

En effet, dans notre société post-moderne, il devient presque incontournable d’avoir à faire à un « expert » ou un « spécialiste » qui, dans cette perspective, est investi par le socius, comme le sujet « supposé savoir », celui qui dit la vérité sur l’objet et celui dont le discours s’impose au reste du monde car il bénéficie d’un présupposé de légitimité scientifique. Autrement dit, le scientifique aujourd’hui tend à se voir attribuer et à endosser le rôle de « diseur de vérité », voire dans certains cas, de prêcheur, au service du développement de la société technocratique et à priori démocratique. Puisque la rationnalité est une notion incontournable et que le principe de vérification par la preuve matérielle est devenu le synonyme de « scientifique », il s’opère un glissement du côté d’une conception matérielle, idéalement objective et indiscutable du fait scientifique qui existerait comme une entité autonome en dehors de la présence de l’observateur. Dans le cas du Jeu vidéo, le « spécialiste » du numérique serait donc un « connaisseur », un « fin technicien » ou encore un « expert » dans ce domaine qui pourrait apporter une réponse claire, nette et sans ambiguité. Par conséquent, il devient à présent compliqué de ne pas se laisser convaincre, pour ne pas dire dans certains cas, séduire, par un discours et une posture à priori scientifique et indiscutable car prétendument rationnelle. En ce qui concerne le Jeu vidéo, nous pourrions ajouter que pour le profane, le non-connaisseur, il devient rassurant d’attendre de l’expert ou du spécialiste une réponse simple au sujet de la « dangerosité » du Jeu vidéo comme si seul comptait le discours de l’expert afin de statuer sur l’objet en lui-même sans tenir compte, donc sans remettre en question, le contexte de son utilisation.

Une illustration vous permettra de comprendre en quoi la scientificité apparente des phénomènes et des « titres » légitiment un discours qui peut tout à fait s’avérer faux voire falsifié mais bien habillé d’une parure scientifico-rationnelle.

Aujourd’hui, la publicité a repris cet argumentaire scientifique et l’a vidé de sa substance pour simplement garder les mots qui parlent au futur consommateur que nous sommes tous. Le simple fait d’avoir un argument prétenduement scientifique (la blouse blanche, le diagramme, les statistiques ou le tampon « prouvé scientifiquement »…) suffit à emporter notre consentement sur un jugement de qualité de l’objet proposé sur l’écran, c’est-à-dire son sur intériorité, sans même en avoir éprouvé l’efficacité. Or, jusqu’à preuve du contraire et jusqu’à que se produise l' »acte d’achat », l’objet reste purement « virtuel », une sorte de représentation idéale qui est censée correspondre tout à fait au « besoin » que nous aurions. C’est notamment contre cet argumentaire simplificateur et uniquement commercial que le psychologue doit répondre en donnant une parole plus proche de la réalité.

Il faut savoir que dans le domaine des sciences humaines, le chercheur est amené à travailler avec la partialité comme un atout et non pas comme un biais qu’il faudrait absolument neutraliser voire effacer. De plus, un psychologue clinicien s’intéresse avant tout à la réalité psychique du sujet humain c’est-à-dire à la manière dont s’est construite sa réalité intérieure, qui n’est pas directement appréhendable, en lien avec ce qu’il a vécu depuis les premiers moments de son existence. Il n’est donc pas « spécialiste » au sens d’une forme d’expertise, telle que je l’ai décrite précédement, il ne sait donc pas à l’avance, il en dit pas la vérité comme le juriste dit le droit, mais il dispose d’une méthode pour tenter d’approcher des phénomènes qui ne sont pas saisissables d’emblée.

Dans le cas du Jeu vidéo, si cet objet peut être utilisé pour entrer en lien et pour aider le patient à faire advenir quelque chose de lui-même, alors le psychologue s’y intéresse car il suppose que l’enfant ou l’adolescent ou encore l’adulte, ne va pas investir cet objet particulier par hasard. Donc l’intérêt du psychologue se fera toujours dans le cas d’une écoute de la singularité du rapport du sujet à sa souffrance personnelle. Le Jeu vidéo l’intéresse car il permet d’éclairer certains phénomènes qui ne sont pas observables directement. Tout comme la « matière psychique », la matière énigmatique de notre esprit, la « matière numérique » est elle aussi « virtuelle », impalpable directement mais transformable. Le psychologue ne se penche donc pas sur le Jeu vidéo en lui-même, en dehors d’une expérience avec le patient, mais il part toujours de ce que nous appelons « la clinique », c’est-à-dire ce qui ressort de la rencontre dans le « ici et le maintenant » avec le patient et de ce que ce dernier en dit et n’en dit pas.

Dans un cadre plus général, le clinicien s’intéresse aux effets de l’environnement sur la construction et l’évolution du psychisme humain et la manière dont il est progressivement malléabilisé, prétri et modelé par les intéractions, le contexte sociale, le discours qui le précède et le rapport aux premiers objets, puis leurs remaniements tout au long de la vie.

Le développement rapide et la diffusion de masse des objets numériques conduit à de nouvelles manifestations de la souffrance. Le psychologue va donc naturellement s’y intéresser.

Par conséquent, il convient de rester prudent quant à l’appellation de « psychologue clinicien spécialisé dans le numérique ».

Une fois cette précision apportée, nous pouvons nous pencher sur le contenu de la question d’un « intérêt » pour le Jeu vidéo.

Pour revenir à votre question de départ, l’intérêt des psychologues pour ce type d’objet que sont les objets numériques est lié à un constat d’une inadéquation croissante des dispositifs habituellement proposés aux patients dans les institutions ou en cabinet privé. La Psychologie n’étant pas un dogme, les praticiens ont soucis de proposer des objets qui sont utilisés couramment par les êtres humains qu’ils rencontrent afin de faciliter l’expressivité et d’ouvrir une petite lucarne sur « comment ça se passe à l’intérieur ». Même si la recherche a fait des avancées tout à fait importantes notamment depuis les progrès réalisés au sujet de l’observation des bébés et des enfants en bas âge, nous ne savons pas grand-chose de la manière dont « fonctionne l’esprit » en direct. Récemment d’ailleurs, les recherches en neurosciences, qui bénéficient pourtant d’une position d’une, à piori, forte scientificité, ont modifié leur discours en disant qu’on suppose que le cerveau fonctionne d’une certaine façon. Mais les certitudes s’estompent au fur et à mesure que la recherche scientifique avance. Dans le cas du Jeu vidéo, celui-ci offre une perspective intéressante puisqu’il permet de proposer des formes, des figures, des contenus et des histoires qui peuvent venir faire écho à certains processus de fonctionnement psychique. Il offre également des propriétés qui sont singulières et qui le distinguent d’autres objets utilisés dans les rencontres thérapeutiques avec les patients.

Pour conclure sur cette question, nous pourrions dire que le psychologue clinicien qui s’intéresse au numérique y vient soit par expérience personnelle soit par la nécessité de comprendre les difficultés rencontrés par les patients.

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