Le « Quand ? » du dispositif à médiation numérique Jeu vidéo

Le « Quand ? » du dispositif à médiation numérique Jeu vidéo

 

Horaires :     quand ?, la construction et le travail du temps

Le deuxième élément qu’il convient de développer et qui rejoint le premier aspect du travail de prise en charge thérapeutique des patients souffrant de schizophrénie concerne ce que nous pouvons appeler « le travail du temps » du dispositif.
Ce travail autour de la question des temps et du lien entre ces temps s’appuie nécessairement sur une théorie implicite que nous pouvons également ici dégager après-coup.

Théorie implicite du soin des patients souffrants de schizophrénie

La problématique de la schizophrénie doit être nécessairement mise en lien et rapprochée du travail de construction d’un cadre thérapeutique qui porte et supporte une dimension de continuité temporelle et d’instauration d’une expérience rythmique de base.
L’une des questions centrales de la souffrance psychotique et plus précisément encore de la souffrance dans la schizophrénie concerne l’éclatement et le morcellement du sujet à partir d’expériences de perte de continuité de soi et de rupture dans la trame temporelle, l’agencement, l’articulation et la succession des processus psychiques. Nous pouvons à ce sujet parler de desintrication voire dans certains cas de « mesintrication » temporelle. Le patient souffrant de schizophrénie est ainsi atteint dans son sentiment de continuité d’être, c’est-à-dire dans ce que nous pouvons appeler son « identité de base » ou sa « sécurité de base » ou son « narcissisme de base » qui constitue les assises rythmiques ou les fondations mêmes de ses contenants psychiques.
Les enjeux et les vécus de segmentation, de fragmentation et de dispersion caractéristiques de la schizophrénie sont en lien avec des coupures ou des suspensions de la temporalité au cours des rencontres inter-subjectives primitives et des interactions précoces avec l’autre. Or, nous savons également que la souffrance dans la schizophrénie peut renvoyer non pas à une absence d’un geste adéquate, du fait par exemple d’un vécu d’abandon précoce ou d’une « carence » dans l’environnement, mais davantage du côté de l’instauration des rythmiques de bases. Ainsi, le patient souffre dans son rapport au monde, aux autres et à lui-même, d’une forme de distorsion de la relation précoce « environnement-nourrisson », ou de difficultés d’accordage précoce, en raison de problèmes que nous pouvons situer au niveau des rythmes de la rencontre avec l’autre et de son instauration dans le temps.
C’est en effet, la rythmicité des expériences de rencontre et des premiers échanges avec l’autre-maternant, ou si l’on préfère, l’instauration d’une expérience rythmique dans la rencontre et par la rencontre, qui donne une illusion de permanence et de continuité : créant ainsi une discontinuité maturative sur fond de continuité. Les Jeux de présence-absence de la Mère ainsi que la ritualisation des soins et des gestes durant les échanges conduit à une rythmicité qui permet l’anticipation des expériences ainsi que l’élaboration du sentiment de base et de continuité de Soi que nous pouvons appeler le Self en référence à D. Winnicott.
Autrement dit, ce qui est essentiel c’est la progressive instauration d’une prévisibilité de la présence-absence ainsi que des geste de l’autre avec qui sont vécues des expérience de partage esthétiques mettant en scène la sensorimotricité et de partage émotionnel.
L’un des points de souffrance du patient atteint de schizophrénie peut ainsi se situer au niveau de ce que nous pouvons appelé de manière générale : l’intersubjectivité rythmique primitive.
Sur le plan institutionnel, le groupe thérapeutique doit par conséquent représenter à travers sa rythmicité hebdomadaire et son inclusion au sein du projet thérapeutique du patient, une certaine forme d’unité temporelle et rythmée, reliée et articulée aux autres temps de soin sur le service. Il offre ainsi aux patients la possibilité d’éprouver une constance, une prévisibilité et une permanence du temps lui permettant alors de penser, d’anticiper, de connaître l’enchaînement et à la succession des temps de soin. La constance de cette organisation lui offre la possibilité de se projeter dans l’avenir à travers une forme primitive de l’imagination telle que le développe S. Tisseron. Ce premier plan permet aux patients d’élaborer une forme de « préconception » d’une rythmicité intra-institionnelle qui est externe au groupe thérapeutique à médiation mais qui le contient tout en s’appuyant sur lui.
Il s’agit donc d’un premier arrière-fond rythmique de co-étayage et d’articulation.
Sur le plan du dispositif à médiation, les éléments en lien avec les vécus de fragmentation du corps et de perte de l’unité totale impliquent que le groupe thérapeutique à médiation permette dans son déroulement une expérience de séparation donc de « réunification différenciante » et de lien entre divers temps de chaque séance. Il s’agit donc de soutenir et d’introduire une rythmicité « interne » au groupe c’est-à-dire de « jeter des ponts » ou de « tirer une corde » pour reprendre l’expression d’un patient, entre des discontinuités sur fond de continuité.
Enfin sur le plan intra-individuel/intra-psychique, la rythmicité des gestes et des interactions sous toutes leurs formes et quelque soit les « canaux sensoriels » sollicités, sera un élément central de l’observation puisqu’il s’agira de repérer et de soutenir l’instauration d’un rythme interne chez le patient à la fois dans l’interaction avec un autre, dans le lien et le dialogue avec le groupe.

La problématique de la schizophrénie se rapproche de la question de l’atemporalité et de la forclusion de l’image du corps tel que le développe G. Pankow, en lien avec une forclusion psychique-prépsychique du processus d’intégration du self à partir de la relation intersubjective primitive avec/à l’autre.
Nous travaillerons donc avec l’hypothèse d’une remise en temporalité potentielle de certains processus somato-psychiques-prépsychiques en souffrance qui sont restés jusque là lettre morte.
Par conséquent le dispositif doit permettre aux patients de développer une suffisante confiance dans le temps, au sein d’un cadre délimité à l’avance leur permettant de développer leurs capacités d’interaction pour pouvoir investir ce groupe dans le temps et dans la durée.

Ceci conduit le groupe Jeu vidéo à une place d’entre-deux : un « groupe-rythmique » contenu dans un autre « groupe-rythmique » et contenant lui-même un groupe.
Ainsi, le groupe à médiation numérique Jeu vidéo se trouvera à une position charnière permettant d’articuler les trois niveaux que nous avons présenté : le niveau institutionnel, le travail groupale/inter-subjectif et le travail thérapeutique intra-subjectif.

Application sur la construction du dispositif

Ces enjeux de permanence et de constance temporelle à partir de l’instauration d’un Jeu de rythmiques complexe suppose que les dates de rendez-vous soient clairement annoncées au patient dès le début d’une séquence et au commencement du travail thérapeutique.

La signifiance institutionnelle de la temporalité : la rythmicité institutionnelle

Sur le plan institutionnel tout d’abord, cette rythmicité doit être portée et symbolisée à travers plusieurs points.
Compte tenu du cadre institutionnel et du contexte de prise en charge des patients sur une durée relativement brève, chaque séquence du groupe Jeu vidéo se déroulera sur 24 séances, à raison d’une séance par semaine, soit une durée de 6 mois par séquence, renouvelable.
La courte durée des séquences peut paraître un biais compte tenu des processus et des enjeux liés à la problématique que nous cherchons à approcher.
Cependant, nous pouvons également étudier en quoi ce cadre relativement court de prise en charge peut amorcer une dynamique de changement, notamment à travers la présentation d’un objet nouveau dans le cadre d’une approche thérapeutique de la schizophrénie et ses avatars.
La prise en charge sur le centre de réhabilitation faisant office de « passage » ou de « transition », il peut être intéressant de saisir les effets de cette rythmicité dans le parcours de soin général du patient. Ainsi, ce qui nous intéresse se situe davantage autour de l’instauration d’un réseau complexe de liens rythmiques, donc du temps comme qualité, plutôt que du temps comme quantité.
Il est également important de laisser la possibilité d’un ajustement ultérieur de cette durée de séquence en fonction de ce qui ressortira du travail clinique auprès des patients et des retours qu’ils en feront.
Le dispositif sera mis en place pour une période de trois ans, soit six séquences.
Dès le début de la séquence, le patient sera informé des différentes dates et durées liées à sa participation au groupe à médiation numérique.
Ce dispositif se déroulera tous les Vendredis après-midi, sauf période de fermeture du centre, de 16h à 17h15, soit une durée de séance 1h15 min. environ.
Les dates de début et de fin de séquence seront posées dès le commencement de la première séance, ce qui permettra à la fois à l’équipe et aux patients de pouvoir se projeter et ainsi d’anticiper le déroulement de ce travail qui fait partie de la démarche générale de soin, d’accompagnement et de réhabilitation du service.
Pour les mêmes raisons et dans un souci de cohérence et de préservation de la continuité, l’assiduité et la ponctualité seront demandées aux patients.
Dès le début de participation à la séquence le patient sera également informé de la date de rendez-vous à mi-parcours, avec son médecin-référent sur le service pour un entretien de « suivi de groupe » qui permettra de parler de cette expérience dans un autre lieu que la pièce dans laquelle se tient le dispositif : ceci ouvrira ainsi sur un travail d’évocation de la situation et de mise en mot de l’expérience de Jeu vidéo en groupe.
De même, une date sera posée pour un bilan neuropsychologique après la fin de la participation en écho du bilan effectué lors de l’admission du patient dans le cadre de l’organisation et du fonctionnement de cette structure hospitalière.
Enfin, une date sera proposée pour une réunion d’équipe afin de faire une synthèse de fin de participation au groupe Jeu vidéo. Ce temps de synthèse offrira l’opportunité de réfléchir à la pertinence d’une reconduction de cette participation du patient au dispositif.
L’important est avant tout d’instaurer une expérience rythmique qui permette une accroche et une approche avec le patient.
La prise et le démarrage de ce groupe Jeu vidéo est donc tributaire des points de rencontre et de lien entre le portage institutionnel et sa rythmicité propre ainsi que la rythmicité interne du groupe.

L’instauration d’une rythmique complexe interne de groupe

Sur le plan du dispositif à médiation, la question du temps sera à la fois portée par les horaires de début et de fin de séance mais aussi et surtout par l’instauration d’un double rythme interne au groupe.
Le premier rythme interne du groupe sera représenté par la succession de trois phases au cours d’une séquence de 24 séances : tout d’abord une première phase en lien avec la construction d’un objet, puis une deuxième phase d’utilisation et de Jeu avec l’objet Jeu vidéo, et enfin une troisième phase de reprise de cet objet pour un éventuel remaniement et un travail de reprise.
Ce rythme « lent » ou « horizontal » parcourt toute la durée de l’expérience de groupe à médiation, depuis la première séance jusqu’à la dernière. Il instaure un changement depuis la construction à l’utilisation de l’objet en tant que « présence ».
A ce premier rythme interne au groupe se combine et s’intrique un second rythme interne.
Le second rythme interne du groupe sera représentée par la succession de trois temps au cours de chaque séance : tout d’abord un temps d’ouverture et de début de séance autour d’une table et sans Jeu vidéo au sein d’un espace « plein », puis un temps de Jeu vidéo devant un écran et au sein d’un espace « vide » à occuper, et enfin un temps de reprise sans Jeu vidéo. Ces trois temps se succèdent à chaque séance et quelque soit la phase de la séquence. Ce deuxième rythme « rapide » ou « vertical » suppose un déplacement physique dans l’espace de la pièce et une configuration spatiale nouvelle qui instaure cette fois un changement de rapport  et de distance à l’objet en tant qu’absence.
Le premier rythme interne au groupe concerne donc la manipulation de l’objet tandis que le second rythme interne concerne son évocation.
A travers et au moyen de ce Jeu de rythmes accordés entre présence de l’objet et absence permet ainsi de soutenir l’instauration d’une rythmique complexe de groupe.

 

La rythmicité interne durant les interactions en séance

Enfin sur le plan intra-individuel/intra-psychique, la rythmicité interne sera observée et facilitée à travers un travail de coopération avec un thérapeute-joueur-commentateur dont l’objectif sera de favoriser l’expérience de Jeu sous toutes ses formes et de garantir la sécurité de la situation d’interaction avec un autre en présence du groupe. En tant que joueur-assistant-accordeur-commentateur, le thérapeute veillera à l’instauration d’un dialogue sur plusieurs plan : le plan corporel et la sensormotricité, le plan affectif et sur le plan de tout ce qui concerne et tourne autour de la parole.
L’attention conjointe entre le thérapeute, le patient-joueur et le reste du groupe non-joueur permettra l’instauration d’un partage esthésique et un partage émotionnel remis en Jeu en présence du groupe et au sein du groupe offrant la possibilité de vivre une boucle de rétro-action à partir des positions successives d’acteurs, de spectateurs silencieux et de spectateurs ou participatifs.
L’observation pourra notamment se porter sur le maintien d’une certaine constance des échanges et de leur succession temporelle en fonctions des trois niveaux de communication : le langage verbal et ce qui l’entoure, le langage de l’affect et le langage du corps.
La rythmicité sera observée également dans le lien d’emboîtement et la rythmicité des interactions au sein du groupe et pour le patient-joueur afin d’utiliser l’espace-temps du groupe à médiation comme une nouvelle matrice rythmique sécurisante.

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