LE CORPS EN PSYCHANALYSE : LA PRESENCE DE L’ABSENT

LE CORPS EN PSYCHANALYSE : LA PRESENCE DE L’ABSENT

L’histoire de la psychologie clinique qui jalonne notre parcours de formation, et notamment, la psychanalyse elle-même à son origine et tout au long de sa lente maturation, entretient pourtant un lien bien singulier avec cette question de la maladie dite « somatique », avec le corps et le soin sur le corps mais aussi avec les soins palliatifs, la fin de vie et la mort qui jusqu’à un certain point demeure encore un concept abstrait ou potentiel, c’est-à-dire non encore advenu mais bien là, pour ainsi dire « potentiellement ».
Il semble en effet paradoxalement que nous soyons formés presque essentiellement à une « approche psychique de la souffrance psychique » et à ses éventuels effets sur le corps, en prêtant davantage attention au premier plan au « corps parlant » et en mettant plus au second plan les enjeux du « corps parlé » ainsi que ce qui gravite autour de la maladie somatique, des soins palliatifs, de la fin de vie et de la mort. Cette position et cette orientation semble traduire l’existence d’un silence nécessaire à l’élaboration psychique de notre parcours et la naissance de l’identité professionnelle de psychologue clinicien, autant qu’à l’analyse des enjeux des rencontres avec les patients. Refoulement nécessaire, clivage structurel ou virtualisation d’une matérialité et d’une réalité insaisissable comme telle, la mort finit par nous faire parler et penser.
Le métier de psychologue clinicien a pendant longtemps reposé, et repose encore, sur une « prise de partie » pour le psychique à travers une absentification du corps biologique et des enjeux de mort qui gravitent autour de la problématique de la maladie somatique et de la fin de vie.
Le climat actuel et l’évolution des nouvelles technologies notamment en terme d’imagerie médicale nous permet à présent d’anticiper donc de prévoir, puis d’observer la pathologie pour ainsi sire « virtuellement » ou plutôt numériquement sur un cliché de radiographie, d’Imagerie à Résonances Magnétique ou sur un scanner…Nous observons ainsi ou plutôt nous supposons pouvoir observer directement ce qui demeure pour nous le silence du corps à la recherche d’un signe observable mais non ressenti subjectivement comme « un mal ». Car ce que nous observons en fait tout en le percevant subjectivement en négatif, comme une absence de signe, ce sont en réalité les effets et les indices d’un fonctionnement et non pas le fonctionnement en lui-même.

Ce lien entre psychologie, « maladie somatique », virtuel, soins palliatifs, fin de vie et mort n’est pourtant pas si difficile à déceler à condition de bien vouloir en rechercher les traces.

Les traces de ce lien singulier se repèrent ici et là au fur et à mesure que nous arpentons le chemin de la naissance de la psychanalyse…qui sert de boussole encore à la majorité des praticiens cliniciens.
Nous trouvons des indices du rapport que Sigmund Freud a entretenu avec ces divers éléments dans plusieurs domaines qui parcourent toute son œuvre et dans les nombreux écrits qui jalonnent toute sa vie.
Ainsi, l’histoire de la psychanalyse est-elle indissociablement liée à l’histoire de son fondateur, Sigmund Freud, qui représente un « résumé » ou plutôt un paradigme des enjeux auxquels nous sommes tous potentiellement et tôt ou tard confrontés tout au long de notre existence et du long processus d’acceptation de notre finitude qui se révèle autant sur la forme que sur le fond et le contenu de nos écrits.

Sigmund Freud, la Psychanalyse et la distance/virtualisation du corps

Pour commencer, n’oublions pas que la psychanalyse, qui reste une référence majoritaire pour bon nombre de psychologues cliniciens, s’est construite justement à ses débuts par une mise à distance du corps dans un fort légitime effort d’émancipation de la médecine et de l’environnement médicale alors même que son Père-fondateur Sigmund Freud, était lui-même médecin-neurologue de formation. Mais pourtant, la « découverte de la psychanalyse » semble s’être faite dans un lien étroit avec la question de la pathologie, et à la condition d’une mise de côté du corps progressive et graduelle, dans une prise de distance vis-à-vis des enjeux directs du corps à corps et du toucher pour pouvoir ouvrir sur une élaboration de la « pensée clinique ».

Le corps et l’espace dans la préhistoire psychanalytique

Tout d’abord, ce lien et cette recherche de bonne distance avec l’univers médicale et avec la question du corps est très présent au début de l’œuvre de Sigmund Freud avant même qu’il ne s’éloigne des recherches expérimentales et de la médecine, et notamment de la Neurologie dont il était issu et dont il ne s’est jamais totalement éloigné malgré les apparences.
En effet, la lecture attentive de son œuvre complète nous dévoile dès la pré-histoire de la psychanalyse, que dans les années 1870, et bien avant de découvrir ce qu’il proposera d’appeler la bi-sexualité psychique et la différence des sexes comme l’une des deux jambes du complexe d’œdipe au fondement de la civilisation, Sigmund Freud, s’intéresse déjà et avant tout à la question de la détermination du sexe des anguilles à partir de différences anatomiques. Autrement dit, bien avant de découvrir les Théories sexuelles infantiles qu’il suppose communes à tous les êtres humains, Sigmund Freud, chercheur et théoricien, s’intéresse à ce qui distingue précisément les deux sexes à partir de l’observation. Il publie d’ailleurs un manuscrit sur l’hypothèse que la différenciation sexuelle chez les anguilles ne serait pas déterminées génétiquement.
Plus tard, après avoir changé de parcours et peu après le début de ses recherches sur le système nerveux, Sigmund Freud propose dès 1894-1895 un « projet » visant une représentation « scientifique » du fonctionnement neuronale en y incluant d’emblée une partie « pathologie », jetant ainsi des ponts entre psychanalyse naissante, psychologie clinique et psychopathologie. Ses « manuscrits » et son « esquisse » traduisent alors une tentative de représentation schématique à usage des Neurologues d’un système neuronique spécialisé (les Neurones , puis ). En parcourant le reste de son œuvre jusqu’à sa mort en 1939 nous pouvons déjà repérer ses intentions plus ou moins conscientes d’un retour à une forme de psychologie scientifique qui reposerait sur l’observation d’un système nerveux spécialisé dont le fonctionnement aurait des bases biologiques et neurologiques indiscutables et tangibles.
Les symboles et autres liens d’interaction ou de cause à effet qu’il suppose et dont il fait l’hypothèse sont alors représentés sur la surface de la feuille comme une tentative d’actualisation d’un processus d’élaboration psychique en cours de déploiement. Ses schémas et autres croquis que nous trouvons aussi bien à cette époque que bien plus tard dans ses écrits témoignent ainsi de tous temps d’un besoin d’actualisation d’une pensée en train d’advenir et de mise en forme d’une pensée en train de se formulée et de se formaliser.
Le symbole en Allemand se dit Das SinnBild, c’est-à-dire « l’image (de) sens ». L’emploi du « Das » traduit qu’il s’agit ici d’un terme Neutre en allemand puisqu’il n’est pas « vivant », donc ni masculin ( « der »)ni féminin (« die »).
Son parcours se fait ainsi dans un Jeu de symboles entre une virtualisation et une actualisation des étapes successives de construction de ses propres schèmes de pensée.
Toutefois, ses représentations ainsi que son expérience clinique vont par la suite le mener à abandonner, non sans hésitations, cette conceptualisation « matérialiste » pour se tourner vers celle d’un appareil psychique qu’il dotera d’une structure et d’un fonctionnement métaphorique éloigné des avancées de ses premiers travaux et d’une topologie cérébrale vérifiable.
Nous pouvons également observer à cette même époque le lien au corps dans la maladie et la prise de distance avec une représentation médicale à travers ses recherches sur le rôle des facteurs d’hérédité dans l’étiologie des Névroses qui lui feront découvrir, ou plutôt inventer, le concept de libido et mettre de côté ce qui relève d’une maladie d’origine organique en séparant tout d’abord la neurasthénie de la névrose d’angoisse, puis les Névroses actuelles des Psychonévroses de défense. Là encore, la lecture de ses travaux, avec en toile de fond la redondance de la question de la transmission et de l’héritage, nous permet de bien repérer le souci de cet auteur de séparer plus ou moins clairement ce qui relève de facteurs organiques de ce qui concerne davantage une origine dites « psychogène ». Dans les prémisses ou « le terreaux » de ce qui deviendra la psychanalyse, les facteurs dits « héréditaires » ou les troubles et co-facteurs d’origine organiques permettent d’amorcer une distinction. L’inscription de la trace serait alors différente entre des facteurs potentiellement là mais non encore observables et des causes plus énigmatiques qui sortiraient d’une logique hypothético-déductible.

Le corps comme espace-temps virtuel en Psychanalyse

Si nous avançons dans le temps et que nous nous plaçons à compter de 1900 et de l’avènement de la Psychanalyse à partir de l’analyse des rêves, nous pouvons remarquer que l’élaboration de la « première topique » psychique amène nécessairement Sigmund Freud à situer l’Inconscient comme un système qui plonge ses racines dans le corps, le Soma (S). Ici en-core, la topique psychique est une représentation spatiale ou plutôt une actualisation d’une pensée en train d’advenir et qui ne serait que le représentant « matérialisé » sur la feuille, d’un corps absent de fait et résumé par un mot ou une lettre « (S) ».
En dépit de ses efforts les plus soutenus pour totalement absenter l’origine organique de l’existence humaine, Sigmund Freud ne pourra se résoudre toutefois à abandonner une certaine représentation biologique du sujet humain dont le concept de Pulsion élaboré en 1913-1915 traduit un point d’articulation fondamentale entre le corps et la psyché. En écrivant que « la Pulsion est l’expression psychique d’une excitation somatique/endogène » Sigmund Freud reconnaît à moitié le rôle prépondérant du substrat organique qui le rattache toujours à un lointain héritage médical. Le corps ou le Soma serait ainsi la source et le réservoir psychique qui déterminerait un potentiel. En tant que « concept limite », la Pulsion restera toujours l’un des éléments de la théorie envers lequel Sigmund Freud éprouvera de l’ambivalence, témoignant de sa propre propension à refouler les enjeux de cette nature autour du corps, de la sexualité, du sexuel et de la mort.
Dans un contexte de remise en chantier de la théorie psychanalytique mais aussi de réaménagement psychique du fait des épreuves qu’il traverse alors, Sigmund Freud, ramène encore la question de la métaphore biologique et du corps qui ne le quitte jamais totalement. Or, qu’est-ce qu’une méta-phore sinon une tentative de mise en image et en sens d’un sens au dessus du sens manifeste ? Un sens transmis et prêt à se révéler à qui veut bien l’entendre ? Durant le « tournant de 1920 », la métaphore biologique et la réflexion sur le corps dans ce qu’il a de plus fondamentalement lié à la matière et à sa nature de substrat organique, vient servir de fondation à un changement paradigmatique majeur de la psychanalyse qui était en germination ou « potentiellement là » depuis déjà plusieurs années. La métaphore du protide ou du polypode vient étayer l’intuition de fonction organique et cellulaire qui rassemble enfin le sexuel, la sexualité, le corps, la transmission et la mort. Cette fois, nous pouvons enfin observer le lien entre le schéma du polypode en tant qu’actualisation et le schème de pensée autour de la problématique des limites de la psychanalyse d’alors en tant que virtualisation d’une réalité vécue et perçu comme forme. Le « au-delà du principe de plaisir » permet d’introduire le corps à une autre place. Autrefois absent, le corps se met à trouver corps dans le texte de Sigmund Freud autour de la question de la mort. L’orgasme est alors une « petite mort » permettant à l’espèce de survivre en transmettant une partie de son patrimoine. Quant à la mort, et notre rapport à elle, le refoulement levé permet à Sigmund Freud d’en donner une nouvelle approche. A partir de la représentation cellulaire qu’il propose, nous pouvons entendre notre rapport à la mort comme l’expression somatique de la réalité de notre finitude « progammée » dans la suite de la chaîne générationnelle. Sans système pour traiter les « déchets » et « restes » qui sont le produit de son travail, et à défaut de « changer de bain », la cellule meurt alors qu’elle pourrait être potentiellement immortelle. Si nous sommes tous persuadés d’être immortels dans notre inconscient, la mort renvoie au principe de réalité dont l’auteur à fait au début de sa théorie la pierre angulaire de l’édification du Moi, une instance virtuelle et en perpétuelle changement malgré une certaine constance. Là encore le Moi est une instance virtuelle à la fois en tant que bourgeonnement à partir du ça selon une métaphore biologique et comme précipité d’identification selon une métaphore plus chimique. La mort serait en elle-même le résultat d’un processus complexe que nous décriront bien plus tard au niveau cellulaire sous le terme de l’Apoptose et que Sigmund Freud relie à l’existence hypothétique et invérifiable d’une Pulsion de Mort invisible à l’action silencieuse, une Pulsion d’un nouvelle nature puisque son résultat n’est pas observable en soi mais dont nous pouvons malgré tout constater son action en cours : une Pulsion donc virtuelle. Le corps, le Soma, est quant à lui d’autant plus présent que son action est silencieuse et imperceptible.
En dépit de ses nombreux efforts pour absenter totalement la question du corps physique et son substrat organique, notamment à travers un changement de thème d’écriture, Sigmund Freud y fera encore référence au crépuscule de sa vie à travers ses derniers textes. Le biologique a pris notamment une place importante dans sa théorie, parfois comme une « réponse temporaire mais pas suffisamment satisfaisante » à la question de l’origine de certains phénomènes psychiques.

Autrefois outil et moyen de différenciation des sexes, puis des générations, la mort notamment la mort du corps « réel », du substrat biologique, vient s’inviter dans le discours psychanalytique à travers un va-et-vient entre virtualisation et actualisation.
Mais par quelle voie(x) ?
L’élaboration progressive de la théorie psychanalytique et l’observation du parcours de cet auteur témoigne donc bien sur ce point de cet ancrage dans le corps et dans son fonctionnement physio-biologique et neuronale et d’un effort chez Sigmund Freud pour se détacher de l’univers médicale et de son corps-us théorique duquel il tente de prendre de la distance. Mais cet héritage et cette filiation ne cesse pourtant de se rappeler à lui et de faire retour jusque dans ses textes les plus tardifs.

Sig(is)mund Freud, la vie, le virtuel, la somatose et la mort

Si nous poursuivons et approfondissons davantage cette question du lien entre la psychologie clinique, la psychanalyse, le virtuel, le corps, la mort et ses enjeux, nous pouvons repérer combien le parcours de vie de Sigmund Freud et ce que nous savons de son intimité révèlent la mise de côté de la question de la mort du corps-même, prise de distance sans doute nécessaire mais supposées dans la construction du positionnement clinique.
La lente progression de la psychanalyse semble s’être étayée sur une forme de virtualisation du corps, pris dans une dimension métaphorique et même virtuelle dont nous trouvons des traces jusque dans la vie de son Fondateur.
En effet, malgré tout le travail de cet auteur et les apports théoriques majeurs et incontournables qui ont été les siens, le corps qui n’a pas cessé de revenir au premier plan par des manières détournée vient parler mais sur un autre plan.
Il nous faut donc nous pencher sur l’homme en lui-même, autrement qu’à travers l’approche d’un chercheur et inventeur de la psychanalyse.

Sigismund, qui était son prénom de naissance avant qu’il ne le change et le raccourcisse en Sigmund, est un pronom d’origine germanique très évocateur qui signifie « la protection par la victoire ».
Sigmund provint à l’origine de « Sieg », la victoire, et « Mund », la bouche.
Mais c’est aussi et surtout le prénom d’un personnage célèbre de la mythologie scandinave dont il nous faut reprendre l’histoire pour y voir les liens avec le choix de Sigismund Freud de se renommer Sigmund. Très cultivé, celui-ci ne pouvait probablement pas ignorer la légende attachée à son nouveau prénom qui ressemble à un diminutif.

L’histoire qui est une saga, débute avec celle d’un Héros nommé Sigi qui était le fils mortel du Dieu tout puissant Odin.
Le fils de Sigi, Réric était un homme de valeur et un grand combattant. Cependant, il ne réussit pas à la reine, un fils et héritier.
Seul un artifice magique parvient à faire accoucher la reine d’un fils nommé Völsung, troisième donc de la lignée royale. Ce fils est hors-norme : très impressionnant de taille et en force, il engendre dix fils et une filles. Les aînés sont Sigmund et Signy des jumeaux de sexes différents.
Par la suite, Sigmund se voit confier par Odin qui est donc son arrière-arrière grand père de lignée divine, une épée capable de fendre la pierre et de trancher l’acier.
Cette épée et son pouvoir donne à Sigmund une réputation exceptionnel qui le lie à jamais son destin.
Pendant que sa sœur jumelle Signy se marie avec un Roi, les neuf frères et sœurs, Sigmund compris, sont capturés. Chacun meurt à son tour dévorés par un loup, excepté Sigmund qui survit avec l’aide de sa sœur Signy qui avide de vengeance jette un sort à Sigmund. Ce denrier sous le charme fait l’amour à sa sœur et donne naissance à un enfant appelé Sinfjolti. Avec l’aide de son fils et surtout de son épée divine, Sigmund parvient à accomplir la vengeance planifiée par sa sœur jumelle et partenaire Signy qui une fois le crime accompli, lève le sortilège et révèle l’union incestueuse à Sigmund, avant de se jeter dans les flammes.
Bien après, Sigmund revendique le trône de son père, et l’obtient. Mais après quelques années de règne, son fils meurt empoisonné. Au cours d’une bataille pour défendre son royaume, Sigmund frappe de son épée la hampe de la lance tenue par un vieillard. C’est alors que l’épée se brise. Sigmund reconnaît Odin et sait que son destin est achevé. Les ennemis de Sigmund le blessent alors mortellement. Dans son dernier souffle, Sigmund dit à sa femme de ramasser les tronçons du glaive d’Odin. Car il connaît la prophétie d’après laquelle son fils obtiendra, grâce à l’épée reforgée, une récompense comme jamais mortel n’en a reçu. Maintenant sans roi, la reine part se réfugier à la cour des Danois et donne naissance à un fils, Sigurd. L’épée reforgé par son fil sera appelée Gram.

Nous pouvons repérer des liens intéressants entre cette légende et certains éléments de la biographie de Sigmund Freud.
Tous d’abord, Sigmund Freud est l’aîné d’une fratrie composé de cinq sœur et d’un frère.
Ensuite, il aura de nombreux demi-frères et demi-sœurs dont certains avaient l’âge de sa mère.
L’épisode de l’ascendant supposé im-puisant qui ne peut donner d’enfants à sa reine pourrait faire écho à la relation particulière de Sigmund Freud avec son Père.
Le thème du désir œdipien et de la faute originelle, attribuée à la femme est également un point commun entre les deux histoires.
Mais c’est aussi en lien avec l’idée du pouvoir, de la réputation et de la puissance, du destin et la punition que les points sont plus troublants.
Déjà au début de son travail Sigmund Freud confie son ambition et son impression que ses découvertes vont lui coûter plus cher qui ne le pense et qu’il est prêt à en payer le prix.
Sigmund Freud « casse sa pipe » à un âge relativement avancé, des suites de l’évolution de deux cancers très invalidants et douleurs. Le corps, absenté, virtualisé dans la théorie autant que dans sa conceptualisation et sa pensée philosophique semble venir re-parler par la fenêtre du réel et du corps malade.

Le lien à la maladie somatique, la somatose, mise de côté au début comme étrangère au traitement et à la cure psychanalytique, prend pour Sigmund Freud une tout autre valeur à partir du moment où il découvrira son premier cancer, puis son second qui n’est pas une récurrence ou une « récidive » du premier mais bien un autre cancer affectant là encore la zone buccale, la bouche (Mund). L’étude approfondie de ses textes théoriques autant que de ces célèbres « correspondances » successives témoignant de ses transferts nous apprennent le lien particulier que cet auteur entretenait avec la mort et la manière avec laquelle il a « négocié » pendant plus d’une dizaine d’années durant avec ses cancers au gré de la trentaine d’opérations qu’il subira et supportera pour pouvoir survivre…
Enfin, le lien à la mort, aux soins palliatifs et à la fin de vie est moins virtuel, et davantage omniprésent et très prononcé à partir du moment où sa vie le confrontera à la guerre, au départ de l’un de ses fils sur le front, et la perte de ses amis, de ses proches, de ces collègues et de certains de ses enfants mais aussi de son propre vieillissement et de l’évolution de ses cancers. Les enjeux autour de la mort chez cet auteur le poursuivront jusqu’au dernier moment puisqu’il fera le choix d’une forme « d’euthanasie préméditée » depuis longtemps…préférant mettre fin à ses jours avec l’aide de son médecin et ami qui lui fera une injection létale de morphine afin d’écourter la douleur causée par son carcinome.

Pourtant, à ne pas vouloir attendre et entendre la mort pour lui-même, c’est ce même auteur qui, reprenant à son compte une maxime célèbre, nous a proposé : « si uis uitam para mortem », c’est-à-dire « Si tu veux pouvoir supporter la vie, sois prêt à accepter la mort. ».

La position clinique comme recherche de bonne distance

Cette même prise de distance et cet éloignement historique du corps « physique » et matériel (et maternelle) se transpose également dans la construction progressive du dispositif analytique qui vient faire passer progressivement le thérapeute analyste d’une position de présence, active, comme c’est le cas dans la méthode cathartique et du traitement par abréaction, à l’hypnose qui représente une phase charnière de présence du thérapeute qui est absent du regard, pour finir par aboutir au dispositif analytique tel que nous le rencontrons par la suite. C’est à cette condition que nous pouvons entendre le transfert qui est une actualisation dans le ici et maintenant de la rencontre d’un passé/présent en souffrance de représentance et prêt à se re-présenter.

A partir de tous ces éléments nous pourrions dire que la mise à distance du corps et l’éloignement physique autant que métaphorique dans la théorie ainsi que le parcours d’élaboration de la méthode analytique traduisent un point d’achoppement nécessaire à l’élaboration d’une pensée philosophique, théorique et professionnelle qui absente le corps biologique et ses enjeux et notamment celui de la dégradation cellulaire, du vieillissement et de la mort.

Mais alors qu’est-ce qui explique tant d’ombre encore aujourd’hui autour de ces pratiques cliniques qui se prête à ce type d’expérience ?
Il est vrai que se pencher sur un moment de la vie qui justement vient questionner les limites de sa propre pensée et de notre (in)capacité de représentation n’est pas chose facile.
Nous avons en effet affaire à de l’impensé, de l’impensable, quelque chose qui fondamentalement nous échappe, non pas simplement et uniquement du fait de la structure de notre psychisme mais en raison tout simplement d’une impossibilité à concevoir cet événement pour soi-même.
Afin de développer ce sujet tout à fait intéressant et passionnant, bien que très compliqué et même délicat de la clinique de la rencontre avec le sujet en fin de vie, en soins palliatifs et souffrants de maladie grave, à issue mortelle, nous allons partir de la clinique de la rencontre avec un patient en proposant le récit de son parcours en amont de la prise en charge, jusqu’à son retour à domicile, puis la mise en place de sa prise en charge dans le cadre du service de l’hospitalisation à domicile et plus particulièrement des rencontres cliniques avec le Psychologue clinicien du service.

Dans cette perspective clinique, à partir de la rencontre avec le patient, nous commencerons dans un premier temps par exposer le matériel clinique inspiré et enrichi par certains éléments tirés d’une pratique de rencontre de plusieurs centaines de patients depuis plusieurs années. Puis, dans un second temps nous procéderons à un détail de la rencontre clinique avec le psychologue clinicien en proposant une analyse psycho-dynamique permettant de lancer quelques pistes de réflexions et d’apporter quelques éléments de pensée. Dans un dernier temps nous procéderons à un développement théorique issu de cette expérience afin de tricoter les mailles d’une approche singulière mais rigoureuse bien qu’encore balbutiante de la pratique des rencontres cliniques à domicile et dans un contexte de maladie grave, de soins palliatifs et de fin de vie dont nous donnerons une première définition du cadre, du champ, et dont nous dégagerons les enjeux qui en émergent.

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