De la problématique de l’utilisation fétichique du virtuel

De la problématique de l’utilisation fétichique du virtuel

Pendant longtemps, et encore actuellement parfois, nous avons tous été pris dans de vifs échanges et des discussions; voire des oppositions idéologiques et polémiques concernant l’utilisation pathologique ou « addictive » de l’objet numérique et du rapport que nous entretenons avec le virtuel. Cette enjeu a surtout tourné autour de la question de savoir si nous pouvons considérer l’utilisation du Jeu vidéo comme une « addiction », une « nouvelle addiction » ou encore « une néo-dépendance ».

Après réflexion nous pouvons remarquer à quel point à tenter de penser la problématique du virtuel, nous sommes allez du côté de modèles théoriques et de conceptions de plus en plus abstraites : comme si notre schéma de pensé était entré en écho et avait pris le schéma du virtuel, du côté d’une sorte d’absentification de la matière et du corps « parlant ». Ceci s’observe notamment à travers notre tendance à avoir mis de côté pendant longtemps, et encore aujourd’hui chez certains auteurs, la question du corps et de la sensorimotricité dans le processus de symbolisation et a fortiori dans l’utilisation de l’objet numérique : nous pensions virtuellement le virtuel en dehors de tout ancrage somatique.

De même, à penser le virtuel sous la lunette de la problématique de le dépendance en épousant le schéma de l’alcoolisme par exemple, nous nous sommes enfermés dans un rapport de pensé spéculaire avec l’objet d’étude en débattant entre nous de la pertinence de reconnaitre ou non une nouvelle forme d’addiction ou de dépendance, ou à l’inverse à la considérer comme une manière nouvelle d’utiliser l’objet : reproduisant là alors le schéma de l’addicté pris dans des mouvements contradictoires de reconnaissance et de déni de la réalité de sa souffrance.

Alors peut-être souffrions-nous d’une souffrance à penser ?

Sous l’influence de la pensée anglo-saxonne et notamment de la tendance normative du prêt à penser et prêt à parler américain nous avons beaucoup écrit « pour » ou « contre » la notion d’addiction au Jeu vidéo et à Internet.

Or, je vous propose à présent de nous pencher sur le fond du problème qui n’est pas selon moi en lien avec la problématique addictive mais que nous avons rapproché de l’addiction du fait d’un collage au discours des patients qui se déclarent parfois bruyamment « dépendants », « accro » ou même « addicts », qui parlent avec une certaine éloquence de ce que nous interprétons comme de « l’addiction au virtuel ».

Je propose à présent d’envisager le recours au virtuel sous l’angle d’une problématique fétichique généralisée, en revisitant au passage ce concept qui a été, et est encore aujourd’hui emprunt de sa définition originelle qui le rapproche de la perversion et de quelque chose d’une souffrance face à l’acceptation/déni, via la perception, de la différence des sexes.

Si le contenu et le contenant du virtuel, qu’il s’agisse de son moyen d’accès (console, ordinateur, téléphone, tablette) ou de la réalité qu’il propose (jeu vidéo, surf sur Internet, chat etc…) peuvent ouvrir sur une complexité de situation, il demeure un élément de fixité qui rappelle tout à fait le fétiche : le recours à l’écran comme un indispensable et le fait que le virtuel par essence soit toujours de l’ordre d’un affichage sur un support en deux dimensions, d’éléments perceptifs à primauté visuelle, entrainant une régression de la tridimensionnalité à la bidimensionnalité.

C’est-à-dire que l’utilisation systématique de l’écran semble dans sa matérialité même signifier quelque chose d’un retour à un rapport bidimensionnel à l’objet : en dépit d’une tridimensionnalité manifeste dans de nombreux univers virtuels en « 3D ».

Je propose donc de revisiter la problématique de l’utilisation ou de l’usage du virtuel sous l’angle de ce que D. Winnicott nomme lui-même « Fétiche », qu’il rapproche de l’objet transitionnel avec lequel les nuances et les points de convergences sont nombreux.

Pour cela, il convient de faire un rappel historique de la notion de Fétiche et de Fétichisme.

Il est communément et traditionnellement admis depuis S. Freud, que le fétichisme est avant tout lié au développement psycho-sexuel du sujet humain comme un moyen d’évitement de la castration au moment où l’enfant va faire l’expérience de la découverte de la différence des sexes. Lorsque cela arrive, le futur fétichiste fait l’expérience d’une perception traumatique qui conduit à un clivage du Moi entre une partie qui reconnait l’absence manifeste du sexe de type masculin chez la femme, et une autre partie qui, en réponse réflexe au traumatisme perceptif, dénie cette constatation.

Peu après, les travaux ont proposé l’idée que le fétiche représente la catastrophe et son évitement, c’est-à-dire, comme tout symptômes un compromis ou une tentative de solutionnement de l’impasse face à laquelle se retrouve le sujet.

Plus tard, J. Mc Dougall a proposé l’idée que le fétichisme ou la perversion sexuelle se présentaient comme des néo-sexualités inventées par le sujet dans une tentative de survie psychique à un vécu de mort interne de type « agonistique ». En somme, il  s’agirait d’une sorte de sexualisation secondaire et factice tronquant la reconnaissance de l’altérité par l’emploi et la prévalence d’une sexualité de type pré-génitale.

Dans un contexte de l’époque où la question du sexuel mais aussi de la sexualité, était un tabou fondateur, S. Freud cristallise le fétichisme autour de la question de la castration et sa menace. Il s’agit donc ici de la question de la perte de l’identité via la sexualité comme tentative de cicatrisation ou suture par anticipation de l’angoisse de castration. Avec J. Mcdougall, un pas est fait du côté d’une souffrance extrême face à laquelle le sujet n’a d’autres solutions qu’une mise en scène sexualisé et agie, d’un vécu irreprésentable autrement.

Je crois qu’il est important de repérer que le fétichime nous concerne tous dans notre quotidien. La relation amoureuse elle-même suppose une certaine fixité, y compris parfois dans la réalisation de l’acte sexuel en lui-même, mais sans que cela soit pathologique. De plus, la question de la fixité du support/réceptacle du processus hallucinatoire projeté dans le scénario pervers nous invite à réfléchir sur ce que nous pouvons désigner actuellement comme « fétiche ».

Si l’on généralise à partir des apports de D. Winnicott, mais aussi comme le propose à présent R. Roussillon, nous pourrions imaginer que le fétichisme renvoie davantage au processus de symbolisation primaire et notamment à l’élaboration du processus transitionnel. Le fétichisme se définit alors comme une superposition entre une perception et le processus hallucinatoire mais aussi par une persistance de ce processus, comme une trace qui ne s’effacerait pas sur l’écran/arrière-fond représentatif. En somme, le fétichisme pourrait s’entendre comme la remise en scène et en image « à l’extérieur » d’une inscription traumatique d’une perception sensorielle. L’image que l’on peut utiliser est celle de l’homme qui regarde trop longtemps la lumière du soleil : il finit par la voire de toute les couleurs et persiste alors pendant un temps la trace perceptive de la brulure sur sa rétine.

L’utilisation de l’écran constitue un moyen de retrouver un vécu d’illusion au sens winnicottien du terme (« hallucination perceptive » ou le « trouvé/créé ») et d’offrir un désillusionnement suffisamment à travers la résistance à la destructivité (détruit/trouvé) dont fait preuve à la fois le support matériel « écran » mais aussi le « cadre interne/numérique ».

Donc le fétiche se rapprocherait des conditions nécessaires au travail de symbolisation (hallucination-perceptive, survivance de l’objet) mais s’en distinguerait par justement une fixité qui ne fait de lui un objet « médium-malléable ».

Cependant, cela ne résout pas la question du sexuel et de la différence des sexes. En effet, nous pouvons remarquer que l’utilisation du numérique pour accéder à l’espace virtuel produit nécessairement un phénomène de désexualisation secondaire que l’on pourrait rapprocher d’une forme de prémisses d’activité sublimatoire…

La problématique fétichique pourrait alors s’approcher sous l’angle d’un « excès de transitionnel » : au sens d’une inscription traumatique d’une trace particulière et bien précise, ayant abimé sont support. L’illustration que l’on utiliser concerne le fait d’écrire en appuyant trop fort avec le stylo sur du papier-bible.

C’est de cet « excès » dont nous pouvons parler en ce qui concerne le virtuel et l’utilisation des écrans.

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