De l’expansion numérique et ses risques

De l’expansion numérique et ses risques

Le numérique a la propriété de nous diviser, et même de nous éparpiller en une multitudes de constellations rappelant l’essence même de la matière numérique, sans cesse construite, déconstruite, telle une dispersion dynamique en perpétuelle rassemblement.

Cette image nous amène à considérer le numérique comme le représentant et le révélateur de la nouvelle façon d’être humain : non plus un être unitaire et assigné à une place, mais un être spéculaire et fragmentaire, un être de masse, sans cesse investi et diffracté entre divers « secteurs d’activité », « population-cible », ou « pôle de compétences ».

La dissémination, nouvelle défense paradoxale et partagée qui émerge de cet univers, produit une dispersion autant dans nos approches théoriques qu’au sein même de notre conception de son utilisation qui nous amène à adopter un « clivage fonctionnel » dont nous sortons à peine aujourd’hui en remettant la question du corps et de la sensorimotricité sur le devant de la scène, si j’ose dire, sur le divan.

Trop longtemps, l’accès au numérique et à un Internet a reposé sur l’évidence ou l’innéité de son accès et de son utilisation…

Or, le numérique offre une capacité nouvelle d’interagir directement avec des représentations : nous faisant oublier parfois la « réalité » de l’effet de notre intentionnalité sur ces « objets » que nous « appréhendons » et que nous « manipulons », paradoxalement sans jamais pouvoir saisir l’essence de cette matière là…comme la matière psychique…

Cette division de l’être qu’induit le numérique, nous a aussi séparés entre d’un côté les tenants d’une idéologie médicalisée et technicienne, a priori méfiante et soucieuse de protéger la population des méfaits de l’objet numérique, et les « prometteurs » du numérique qui tentent tant bien que mal de penser par eux-mêmes en remettant en question les a priori si longtemps érigés en dogme.

Mêmes les chercheurs, qui sont des êtres humains comme les autres si j’ose écrire, sont pris dans une partialité qui n’a rien d’étonnant à condition que l’on accepte de travailler avec et malgré elle. Il semble important de rappeler ici que le chercheur est par définition, et plus que tout autre, dans un rapport tout à fait partial et personnel avec son objet de recherche. C’est ce que nous apprennent les sciences humaines qui assument et revendiquent même une identité de forme et de nature entre l’objet d’étude et l’objet/l’outil d’observation, tous deux humains.

Pour ce bref billet je souhaite aborder un point qui semble tout à fait négligé par la plupart des chercheurs sur le thème du numérique, en tout cas, ceux que j’ai lu jusqu’à présent.

Pris parfois dans une tentative de devoir répondre à des prétendus spécialistes des dangers du numérique, les chercheurs plus « modestes » dans leur besoin de reconnaissance, mais pas moins compétents, semblent focaliser leur attention sur les « bénéfices d’Internet » notamment dans l’accès à la connaissance ou encore dans la médiation du rapport du sujet au reste du monde. Je me permets ici une petite remarque dans ce billet sur ce mot « bénéfices » qui résonne curieusement d’un vocable plutôt mercantile, difficilement compatible avec une logique de découverte par soi-même.

Parce que le chercheur prend le numérique comme objet de recherche, il semble, lorsqu’il est clinicien, s’attacher à en entendre la  ou les dimensions psychiques en résonances dans l’utilisation que le sujet singulier en fait.

Mais à trop se situer dans la réalité psychique du sujet singulier, ou a fortiori, dans la réalité partagée du groupe, le chercheur/clinicien risque d’oublier que la subjectivité se co-construit dans un lien dynamique avec l’objectivité et que l’une ne va pas sans l’autre… tout comme la virtualisation va de pair avec l’actualisation. Rappelons au passage que S. Freud lui-même, allait s’acheter le journal en tout début de journée avant d’entamer sa longue et épuisante journée de travail thérapeutique auprès de ses patients(es). Il semble par conséquent nécessaire, pour le clinicien, de se tenir au courant de la réalité du monde dans lequel il évolue, sous peine de se perdre dans l’idéologie d’une pensée spiralée, autocentrée sur l’égémonie de la réalité psychique.

Or, la recherche semble mettre de côté les sujets d’actualités qui nous rappellent que le numériques est considéré par les puissances de ce monde comme une arme de destruction massive.

Par puissances, entendons aussi bien les puissances étatiques, que les puissances multinationales ou encore les grands groupes tels que les « anonymous » qui ont montrés par certains de leur agissements numériques ou non, comment utiliser le numérique comme une arme efficace.

Les récents exemples « d’attaques » numériques par des « cyber-pirates » semblent nous rappeler la réalité de l’utilisation de l’objet numérique qui, s’il présente de très nombreux avantages, et même un potentiel encore peu exploité et exploré, présente aussi, comme tout objet de savoir, un caractère biface qui nous ramène à la question de la destructivité et de l’utilisation de l’objet Internet à des fins non-pacifiques.

Nous pourrons discuter une autre fois du concept d’objet qui n’est peut-être pas approprié pour parler d’Internet.

A titre d’exemple, si une attaque ciblée avait lieu sur certains sites stratégiques, la plupart des systèmes informatiques que nous utilisons pour de multiples tâches de notre quotidien deviendraient inerte ou inutilisable.

Les distributeurs de billets, les téléphones portables, la géolocalisation, la gestion des fiches de paies et des comptes en banques, l’alimentation en électricité…seraient perturbés voire paralysés.

La bombe a plus intéressante jusqu’alors, permet de tuer les êtres vivants en gardant intactes les installations matérielles : l’utilisation d’Internet permet un nouveau mode ou une nouvelle façon de faire la guerre en colonisant l’autre pays qui est rendu inoffensif par le seul fait d’une indisponibilité temporaire ou permanente de tous les systèmes dépendant d’un réseau électrique relié à la « toile ».

Si la matière numérique présente un côté très attractif, et même attracteur, du fait de la puissance de sa malléabilité, il nous faut garder à l’esprit que cette souplesse se fait à condition d’une grande fragilité intrinsèque, à la fois de l’objet en lui-même, mais également de l’information qui est transférée.

Certains états ou certains spécialistes de cette question parlent aujourd’hui sans gêne d’une « guerre froide » numérique entre les états, comparant le numérique et utilisation d’Internet à une arme proche de la bombe atomique.

De récents reportages nous apprennent également l’enjeu de manipulation de l’information qui, faute de source, donc d’origine, clairement identifiable, ne peut être considéré comme « authentique », que par le crédit que lui donne la masse d’internautes : ce qui est loin d’être un critère sérieu et sage d’authentification de cette information.

L’un des exemples récents concerne l’attaque sur l’Estonie qui est l’un des pays les plus « connectés » au « web » de la planète. Les estoniens utilisent Internet pour payer tout type de facture, même pour payer couramment les amendes ou encore pour consulter leurs comptes clients auprès des différents prestataires de services auxquels ils font appel. Plus de papier, plus de facture écrites, plus de trace tangibles pourrait-on dire de la preuve matérielle de telle propriété ou de tel engagement.

Un pays qui déciderait actuellement d’attaquer un autre pourrait causer des dégâts sans doute plus importants que l’effet d’une attaque franche et matérielle. En effet, à côté du traumatisme psychique et du vécu de viol, de vol, d’intrusion et de perte que provoquerait un piratage de certains site stratégiques, il subsisterait également à l’échelle nationale autant qu’individuelle une trace qui n’a pas eu d’adresse précise, une trace-non-trace pourrait-on dire,  puisqu’il n’est pas possible de trouver la source de cette attaque ni de précieusement définir une cible.

Il serait temps de mettre au travail une psychopathologie de la cybercriminalité et de la mondialisation informatique parce que les dégâts ne présentent pas une territorialité définissable et localisable. Nous ne serions pas dans un ras-de-marée, catastrophiques évidemment, mais localisé à un endroit du monde, donc face auquel nous serions à labri derrière nos écrans, mais nous serions face à une vague qui n’aurait pas de récif ou de côte sur laquelle s’échouer et perdre de sa vigueur.

Sans faire de catastrophisme, il semble important d’avoir à l’esprit que le numérique fait l’objet actuellement d’un assidu travail de recherche et d’un investissement en terme de sécurité notamment tout à fait extra-ordinaire dans l’histoire de l’Humanité.

Le numérique semble nous faire tendre vers une sorte d’idéal de représentation au sein duquel l’homme ne serait que pure représentation. En tout cas c’est l’un des fantasmes que son utilisation et son développement contribue à diffuser. Or, mis à part le lien étroit avec une problématique fétichique et notamment anorexique d’une âme désincarnée, il convient de repérer que nous avons paradoxalement perdue une position de recul, ou une méta position, vis-à-vis d’un objet, le numérique, qui présente justement une propriété de facilitation d’accès à une position réflexive ….

De la problématique de l’utilisation fétichique du virtuel

De la problématique de l’utilisation fétichique du virtuel

Pendant longtemps, et encore actuellement parfois, nous avons tous été pris dans de vifs échanges et des discussions; voire des oppositions idéologiques et polémiques concernant l’utilisation pathologique ou « addictive » de l’objet numérique et du rapport que nous entretenons avec le virtuel. Cette enjeu a surtout tourné autour de la question de savoir si nous pouvons considérer l’utilisation du Jeu vidéo comme une « addiction », une « nouvelle addiction » ou encore « une néo-dépendance ».

Après réflexion nous pouvons remarquer à quel point à tenter de penser la problématique du virtuel, nous sommes allez du côté de modèles théoriques et de conceptions de plus en plus abstraites : comme si notre schéma de pensé était entré en écho et avait pris le schéma du virtuel, du côté d’une sorte d’absentification de la matière et du corps « parlant ». Ceci s’observe notamment à travers notre tendance à avoir mis de côté pendant longtemps, et encore aujourd’hui chez certains auteurs, la question du corps et de la sensorimotricité dans le processus de symbolisation et a fortiori dans l’utilisation de l’objet numérique : nous pensions virtuellement le virtuel en dehors de tout ancrage somatique.

De même, à penser le virtuel sous la lunette de la problématique de le dépendance en épousant le schéma de l’alcoolisme par exemple, nous nous sommes enfermés dans un rapport de pensé spéculaire avec l’objet d’étude en débattant entre nous de la pertinence de reconnaitre ou non une nouvelle forme d’addiction ou de dépendance, ou à l’inverse à la considérer comme une manière nouvelle d’utiliser l’objet : reproduisant là alors le schéma de l’addicté pris dans des mouvements contradictoires de reconnaissance et de déni de la réalité de sa souffrance.

Alors peut-être souffrions-nous d’une souffrance à penser ?

Sous l’influence de la pensée anglo-saxonne et notamment de la tendance normative du prêt à penser et prêt à parler américain nous avons beaucoup écrit « pour » ou « contre » la notion d’addiction au Jeu vidéo et à Internet.

Or, je vous propose à présent de nous pencher sur le fond du problème qui n’est pas selon moi en lien avec la problématique addictive mais que nous avons rapproché de l’addiction du fait d’un collage au discours des patients qui se déclarent parfois bruyamment « dépendants », « accro » ou même « addicts », qui parlent avec une certaine éloquence de ce que nous interprétons comme de « l’addiction au virtuel ».

Je propose à présent d’envisager le recours au virtuel sous l’angle d’une problématique fétichique généralisée, en revisitant au passage ce concept qui a été, et est encore aujourd’hui emprunt de sa définition originelle qui le rapproche de la perversion et de quelque chose d’une souffrance face à l’acceptation/déni, via la perception, de la différence des sexes.

Si le contenu et le contenant du virtuel, qu’il s’agisse de son moyen d’accès (console, ordinateur, téléphone, tablette) ou de la réalité qu’il propose (jeu vidéo, surf sur Internet, chat etc…) peuvent ouvrir sur une complexité de situation, il demeure un élément de fixité qui rappelle tout à fait le fétiche : le recours à l’écran comme un indispensable et le fait que le virtuel par essence soit toujours de l’ordre d’un affichage sur un support en deux dimensions, d’éléments perceptifs à primauté visuelle, entrainant une régression de la tridimensionnalité à la bidimensionnalité.

C’est-à-dire que l’utilisation systématique de l’écran semble dans sa matérialité même signifier quelque chose d’un retour à un rapport bidimensionnel à l’objet : en dépit d’une tridimensionnalité manifeste dans de nombreux univers virtuels en « 3D ».

Je propose donc de revisiter la problématique de l’utilisation ou de l’usage du virtuel sous l’angle de ce que D. Winnicott nomme lui-même « Fétiche », qu’il rapproche de l’objet transitionnel avec lequel les nuances et les points de convergences sont nombreux.

Pour cela, il convient de faire un rappel historique de la notion de Fétiche et de Fétichisme.

Il est communément et traditionnellement admis depuis S. Freud, que le fétichisme est avant tout lié au développement psycho-sexuel du sujet humain comme un moyen d’évitement de la castration au moment où l’enfant va faire l’expérience de la découverte de la différence des sexes. Lorsque cela arrive, le futur fétichiste fait l’expérience d’une perception traumatique qui conduit à un clivage du Moi entre une partie qui reconnait l’absence manifeste du sexe de type masculin chez la femme, et une autre partie qui, en réponse réflexe au traumatisme perceptif, dénie cette constatation.

Peu après, les travaux ont proposé l’idée que le fétiche représente la catastrophe et son évitement, c’est-à-dire, comme tout symptômes un compromis ou une tentative de solutionnement de l’impasse face à laquelle se retrouve le sujet.

Plus tard, J. Mc Dougall a proposé l’idée que le fétichisme ou la perversion sexuelle se présentaient comme des néo-sexualités inventées par le sujet dans une tentative de survie psychique à un vécu de mort interne de type « agonistique ». En somme, il  s’agirait d’une sorte de sexualisation secondaire et factice tronquant la reconnaissance de l’altérité par l’emploi et la prévalence d’une sexualité de type pré-génitale.

Dans un contexte de l’époque où la question du sexuel mais aussi de la sexualité, était un tabou fondateur, S. Freud cristallise le fétichisme autour de la question de la castration et sa menace. Il s’agit donc ici de la question de la perte de l’identité via la sexualité comme tentative de cicatrisation ou suture par anticipation de l’angoisse de castration. Avec J. Mcdougall, un pas est fait du côté d’une souffrance extrême face à laquelle le sujet n’a d’autres solutions qu’une mise en scène sexualisé et agie, d’un vécu irreprésentable autrement.

Je crois qu’il est important de repérer que le fétichime nous concerne tous dans notre quotidien. La relation amoureuse elle-même suppose une certaine fixité, y compris parfois dans la réalisation de l’acte sexuel en lui-même, mais sans que cela soit pathologique. De plus, la question de la fixité du support/réceptacle du processus hallucinatoire projeté dans le scénario pervers nous invite à réfléchir sur ce que nous pouvons désigner actuellement comme « fétiche ».

Si l’on généralise à partir des apports de D. Winnicott, mais aussi comme le propose à présent R. Roussillon, nous pourrions imaginer que le fétichisme renvoie davantage au processus de symbolisation primaire et notamment à l’élaboration du processus transitionnel. Le fétichisme se définit alors comme une superposition entre une perception et le processus hallucinatoire mais aussi par une persistance de ce processus, comme une trace qui ne s’effacerait pas sur l’écran/arrière-fond représentatif. En somme, le fétichisme pourrait s’entendre comme la remise en scène et en image « à l’extérieur » d’une inscription traumatique d’une perception sensorielle. L’image que l’on peut utiliser est celle de l’homme qui regarde trop longtemps la lumière du soleil : il finit par la voire de toute les couleurs et persiste alors pendant un temps la trace perceptive de la brulure sur sa rétine.

L’utilisation de l’écran constitue un moyen de retrouver un vécu d’illusion au sens winnicottien du terme (« hallucination perceptive » ou le « trouvé/créé ») et d’offrir un désillusionnement suffisamment à travers la résistance à la destructivité (détruit/trouvé) dont fait preuve à la fois le support matériel « écran » mais aussi le « cadre interne/numérique ».

Donc le fétiche se rapprocherait des conditions nécessaires au travail de symbolisation (hallucination-perceptive, survivance de l’objet) mais s’en distinguerait par justement une fixité qui ne fait de lui un objet « médium-malléable ».

Cependant, cela ne résout pas la question du sexuel et de la différence des sexes. En effet, nous pouvons remarquer que l’utilisation du numérique pour accéder à l’espace virtuel produit nécessairement un phénomène de désexualisation secondaire que l’on pourrait rapprocher d’une forme de prémisses d’activité sublimatoire…

La problématique fétichique pourrait alors s’approcher sous l’angle d’un « excès de transitionnel » : au sens d’une inscription traumatique d’une trace particulière et bien précise, ayant abimé sont support. L’illustration que l’on utiliser concerne le fait d’écrire en appuyant trop fort avec le stylo sur du papier-bible.

C’est de cet « excès » dont nous pouvons parler en ce qui concerne le virtuel et l’utilisation des écrans.

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