Le numérique et l’informe : une interprétation en-deça de la transmodalité

Le numérique et l’informe : une interprétation en-deça de la transmodalité

 

Pendant trop longtemps, et encore aujourd’hui parfois, nous attribuons au virtuel la capacité inquiétante de nous détourner du réel.

Cette remarque récurrente lorsque nous parlons notamment de Jeu vidéo mérite que l’on s’y penche quelque peu.

S. Missonnier nous a montré que le terme « virtuel » ne s’oppose pas, par définition, au « réel » mais à « l’actuel ».

Dans mon précédent travail de Master II Recherche je proposais l’idée selon laquelle le numérique constitue une « actualisation permanente des processus potentiels ».

Il convient de revenir sur cette phrase afin de développer mon idée et surtout pour éclaircir les différentes définitions que nous pouvons donner à ces termes.

Sur ce point, S. Tisseron nous apporte une aide précieuse en distinguant plus précisément ce que nous nommons : l’actuel et l’actualisation, le potentiel, le virtuel et la virtualisation, et enfin le réel.

LE                                            POTENTIEL

Pour S. Tisseron, le potentiel désigne ce qui est en puissance, ce qui peut se réaliser avec parfois un très long temps d’attente.

Nous pourrions dire alors pour le reformuler que le potentiel est lié à un mouvement qui s’étend dans la durée et qui représente un « futur » de ce que nous observons mais un futur qui n’est pas traduit devant nous dans le présent..

S. Tisseron prend l’exemple de la « vieille ferme délabrée ».

Si nous remarquons une vieille ferme délabrée bien située, le promoteur immobilier va mettre l’accent sur le « bon potentiel » de celle-ci avec quelques travaux.

Le potentiel est ici la croissance de ce projet, la différence de valeur et ce qui relie l’état de la ferme telle que nous la percevons, à un état futur que nous verrons plus tard, après un certain temps de travaux et de « remise en état ».

LE VIRTUEL

Pour S. Tisseron, le virtuel désigne une présentification instantanée d’un processus qui n’est paradoxalement pas terminé et toujours en train de s’accomplir.

Nous pourrions dire alors pour le préciser que le virtuel est lié à un phénomène de superposition perceptive entre l’état d’un objet que nous percevons et son état futur : il s’agit d’une préconception de l’objet.

S. Tisseron distingue donc le potentiel du virtuel à partir de la temporalité : le potentiel nécessite et suppose un certain temps tandis que le virtuel est instantanée.

Pour reprendre l’exemple de la ferme, le fait de faire venir un architecte et de parler des différentes opérations nécessaires à la remise en état va conduire à un virtuel de la ferme, c’est-à-dire au produit fini, à savoir le projet d’une ferme « nouvelle » en apparence.

L’ACTUEL

Pour S. Tisseron, l’actuel est la manifestation d’un virtuel, dans le moment présent. Alors que le potentiel est un devenir sans traduction dans la présent.

Pour le dire autrement nous pouvons comparer l’actuel à une planification qui actualise dans le présent le potentiel.

Pour reprendre l’exemple de la ferme, l’actuel sera le plan de l’architecte qui nous permettra de voir schématiquement le devenir de la ferme encore vétuste.

LE REEL

Pour S. Tisseron, le réel est ce qui persiste et résiste, quelles que soient les tentatives subjectives de l’annihiler.

C’est ce qui revient toujours au même endroit.

L’ACTUALISATION

Pour S. Tisseron, l’actualisation est un processus synchrone de particularisation localisée et de matérialisation dans le présent, du potentiel d’un objet.

L’actualisation particularise la perception.

LA VIRTUALISATION

Pour S. Tisseron, la virtualsiation est un processus complémentaire mais non symétrique à l’actualisation avec laquelle il est en rapport dynamique.

La virtualisation est un processus asynchrone de départicularisation délocalisée et de dématérialisation de la perception de l’objet.

En parlant du numérique comme d’un processus d’actualisation permanente de processus potentiel, nous pouvons entendre qu’il s’agit d’une virtualisation.

 

L’INFORME

Ceci me conduit à la question de l’informe et de la manière dont est psychisé ce lien dynamique entre actualisation et virtualisation.

D. Winnicott évoque la question de l’informe au sujet des premiers vécus du nourrisson qu’il nomme des états de « désintégration » qui précède les vécus d’intégration.

Nous savons également que depuis les travaux de D. Stern notamment, l’enfant vit au départ dans un état de trans-modalité, une sorte de phase liquide qui, d’un point de vue conceptuel et catégoriel, ne lui permet pas de distinguer la nature de la source de l’information sensorielle.

Comment peut-on penser ces catégories conceptuelles notamment du virtuel et de l’actuel à la lumières des travaux récents sur la trans-modalité et au sujet des pré-traces mnésiques à l’origine de la vie psychique ?

Si le corps dans la dynamique de l’interaction à l’autre, constitue le schème originaire de notre appareil à penser les pensées, alors comment se construisent ces mouvements d’actualisation et de virtualisation à ces étapes précoces de la vie ?

Quels en sont les « substrats » mimogesturoposturales ?

Nous pouvons penser que ce que D. Winnicott nomme « l’informe » est déjà une forme d’interprétation (visuelle) de notre part du vécu subjectif et énigmatique du nourrisson que nous tentons de nous représente de manière imagée à partir des catégories conceptuelles dont nous disposons et qui reposent sur l’acquisition de notre différenciation sensorielle : l’informe est ici une catégorie conceptuelle et représentative. C’est lorsque tout est mélangée et que le contenu est indissociable du contenant, et le sujet de l’objet (l’originaire).

En réalité, nous savons simplement que cette « représentation de l’avant-présentation » se rapproche de ce que vit le nourrisson sans être ce qu’il vit dans sa chair. La carte n’est évidemment pas le territoire…

De même, lorsque nous parlons de transmodalités, nous le faisons à partir d’une pensée organisée d’adulte qui présuppose, dans l’énonciation de l’expression « transmodalité » l’existence de plusieurs catégories sensorielles séparées : différenciation qui peut être entendue comme un acquis.

Si les expériences avec de très jeunes enfants ont permis de montrer une capacité précoce de « transmosalité », entendons par là d’un passage d’une modalité sensorielle à l’autre, il n’est pas sur que cette transmodalité renvoie à une conscience d’un « système sensoriel polymorphe » mais plutôt à une utilisation d’un système sensoriel utilisé comme polymorphe mais vécu comme un tout indifférencié.

En ce sens, « l’informe » pourrait davantage être entendu comme l’effet d’une saturation sensorielle généralisée, sans possibilité à ce moment là de repérer la source et la modalité sensorielle sollicitée par l’information perceptive.

L’informe que l’on peut rapprocher de la théorie du pictogramme ou de l’originaire serait ainsi un état subjective/pré-subjectif de saturation sensorielle.

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